Des terres catalanes au terroir romand : à Montheron, le sacre d’Alba Farnós Viñals enfin reconnu

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Et si une vie pouvait basculer d’un laboratoire de chimie à la cuisine d’une auberge historique au milieu de la forêt vaudoise ? L’histoire d’Alba Farnós Viñals ressemble à un roman. Elle parle de doute, de contrôle, de renaissance, mais surtout de saveurs. Et elle montre comment une Catalane, partie de Barcelone, trouve enfin sa place dans le terroir romand, à Montheron, près de Lausanne.

De Barcelone aux hauts de Lausanne : un chemin loin d’être tracé

Au départ, rien ne destinait Alba à devenir cheffe. Fille unique d’ingénieurs, élevée dans la rigueur et le silence, elle se dirige vers la chimie. Une voie sérieuse, rationnelle. Presque évidente quand on vient d’un milieu où l’on valorise surtout les études et le travail.

La cuisine, elle, arrive par la petite porte. Par les mains de sa nounou Maria Antonia et de sa grand-mère espagnole. Elle découvre le bruit de l’huile d’olive qui crépite, les ragoûts qui mijotent des heures, la table qui rassemble tout le monde. Mais ce plaisir va se transformer, à l’adolescence, en quelque chose de plus sombre.

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Quand la nourriture devient une bataille intérieure

Pour Alba, manger n’est pas seulement une question de faim. C’est longtemps une question de contrôle. Un trouble anorexique s’installe, non pas pour devenir plus mince, mais pour se prouver quelque chose. Se prouver qu’elle est la plus sérieuse, la plus forte, celle qui ne « cède » jamais.

À l’université, elle brille dans sa promotion de chimie, nourrie surtout de café et d’une discipline presque militaire. Elle se prive, comme si elle ne méritait pas le confort que le travail de ses parents lui a offert. Comme si le droit au plaisir devait se payer très cher.

Ce rapport dur à la nourriture rend son parcours encore plus bouleversant. Comment passe-t-on d’une relation de sacrifice à la nourriture, à une cuisine de partage, de générosité, de goût assumé ? C’est là que la Suisse entre dans l’histoire.

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Le choc Suisse–Catalogne : un terroir qui bouscule et apaise

Quand elle débarque en Suisse il y a une dizaine d’années, Alba découvre un autre rythme. Un autre rapport à la saison, au paysage, au produit local. Les fromages fermiers, les légumes des maraîchers, les viandes de petits éleveurs de campagne. On cuisine plus près de la nature. On attend que les choses soient prêtes.

Pour une ancienne étudiante en chimie, c’est presque un laboratoire à ciel ouvert. Elle observe, elle goûte, elle compare avec ce qu’elle connaît de la Catalogne. L’olive contre le beurre, la mer contre le lac, la chaleur sèche contre les brouillards des hauts de Lausanne. Ce contraste crée peu à peu sa signature.

Auberge de l’Abbaye de Montheron : un lieu, une atmosphère, une pression

L’Auberge de l’Abbaye de Montheron, posée au milieu des arbres, n’est pas un restaurant comme les autres. C’est une ancienne bâtisse de pierre, un lieu chargé d’histoire, devenu une adresse phare de la gastronomie vaudoise. Avant elle, c’est le chef Rafael Rodriguez qui en faisait briller la cuisine.

Alors quand Alba prend la relève, en janvier 2025, la pression est immense. Elle arrive avec une grande humilité, tout en sachant qu’elle devra trouver sa voix. Ne pas copier. Ne pas trahir l’esprit du lieu. Faire vivre la maison à sa manière. Avec ce mélange de rigueur scientifique et de sensibilité catalane.

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Une cuisine entre rigueur de chimiste et cœur de grand-mère

Dans l’assiette, son passé de chimiste se ressent. Elle aime les textures, les réactions, les contrastes. Elle dose l’acidité, la chaleur, la douceur comme on ajuste une formule. Mais ce qui touche, ce n’est pas la technique. C’est l’émotion derrière chaque plat.

Elle fait dialoguer les terres catalanes et le terroir romand. Un poisson du Léman peut rencontrer une sauce inspirée d’un plat de Barcelone. Une carotte du Gros-de-Vaud prend les accents d’un ragoût espagnol. Le tout, sans folklore forcé, ni effets de manche. Juste des liens naturels, logiques, presque évidents quand on les goûte.

Un exemple de plat signature : le lac qui parle avec la Méditerranée

Imaginez un filet de féra du Léman, ultra frais, à la chair tendre. Alba pourrait le pocher très doucement dans un bouillon clair, presque translucide. Ce bouillon serait parfumé au laurier, à l’ail, à un trait d’huile d’olive catalane. À côté, un jus concentré de poissons de roche, inspiré de la suquet (sorte de soupe de poisson catalane), réduit jusqu’à obtenir une couleur ambrée, profonde.

Dans l’assiette, le poisson suisse repose sur un lit de poireaux vaudois fondants. Une cuillère de cette sauce méditerranéenne vient napper le tout. En bouche, on sent d’abord la finesse du lac, puis la puissance de la mer. C’est simple à regarder, mais complexe à sentir. Et c’est exactement ce que raconte sa cuisine : deux mondes qui se rejoignent.

Une petite recette inspirée de son univers : légumes rôtis façon Montheron–Catalogne

Pour vous donner un aperçu chez vous, voici une recette simple, inspirée de cet esprit mixte terre romande / chaleur catalane. Une assiette de légumes rôtis qui pourrait presque sortir de la cuisine de Montheron.

Ingrédients pour 4 personnes :

  • 600 g de carottes (idéalement locales)
  • 400 g de panais ou de céleri-rave
  • 2 oignons rouges
  • 4 gousses d’ail
  • 4 c. à soupe d’huile d’olive de bonne qualité
  • 1 c. à café de paprika doux fumé (pimentón)
  • 1 branche de romarin frais
  • Sel et poivre noir
  • 60 g d’amandes entières
  • 1 c. à soupe de vinaigre de Xérès ou de vin rouge
  • Optionnel : 80 g de fromage de chèvre frais romand

Préparation :

  • Préchauffer le four à 200°C.
  • Éplucher les carottes et le panais, les couper en bâtonnets moyens.
  • Couper les oignons en quartiers. Écraser légèrement les gousses d’ail avec le plat du couteau, sans les éplucher.
  • Mettre tous les légumes sur une plaque. Arroser avec l’huile d’olive. Ajouter le paprika, le romarin, sel et poivre. Bien mélanger avec les mains.
  • Enfourner 30 à 35 minutes. Retourner les légumes à mi-cuisson. Ils doivent être dorés et tendres.
  • Pendant ce temps, faire griller les amandes à sec dans une petite poêle, 3 à 4 minutes, en remuant souvent.
  • Sortir les légumes du four. Arroser avec le vinaigre de Xérès, mélanger rapidement.
  • Servir chaud, parsemé d’amandes grillées. Ajouter quelques morceaux de fromage de chèvre frais si désiré.

Vous obtenez un plat qui sent la forêt vaudoise et le soleil d’Espagne. Le légume reste au centre, mais l’huile d’olive, le paprika et le vinaigre apportent ce twist catalan si chaleureux.

Le sacre d’Alba : plus qu’une reconnaissance, une réparation intime

Quand le travail d’Alba est enfin reconnu, ce n’est pas seulement le succès d’une cheffe étrangère en Suisse. C’est aussi une forme de réparation personnelle. Après des années à voir la nourriture comme une contrainte, elle en a fait un langage. Une façon de se réconcilier avec son corps, avec son histoire, avec ce qu’elle aime vraiment.

Son sacre à Montheron montre quelque chose de puissant : on peut transformer un rapport abîmé à la nourriture en une cuisine lumineuse. On peut venir d’un milieu modeste, d’un autre pays, et entrer au cœur du patrimoine culinaire romand. Sans renier ses racines.

Pourquoi son histoire nous parle autant

Au fond, si l’histoire d’Alba touche, c’est parce qu’elle parle de ce que beaucoup ressentent. Ce tiraillement entre exigence et plaisir. Entre devoir et désir. Entre ce que nos parents ont construit et ce que nous voulons, nous.

En la regardant cuisiner à l’Auberge de l’Abbaye de Montheron, on ne voit pas juste une cheffe au sommet de son art. On voit une femme qui a appris à se faire confiance, à accepter le goût, la générosité, la lenteur. Et qui prouve, plat après plat, qu’entre les terres catalanes et le terroir romand, il n’y a pas de frontière. Juste un long chemin de vie, parfois chaotique, qui mène à une cuisine profondément humaine.

Camille Roussel
Camille Roussel

Je suis Camille Roussel, passionné de cuisine italienne et de produits du Nord depuis plus de quinze ans. Ancien chef pizzaiolo dans une maison inspirée par l’esprit du Ritz à Paris, j’ai affiné mon savoir-faire en pâtes longues fermentations et associations terroir-méditerranées. Formé en arts culinaires à l’Institut Paul Bocuse, je me spécialise dans les pizzas au feu de bois et les recettes conviviales à partager à la maison. J’écris ici pour raconter les coulisses d’un vrai four à pizza, valoriser les producteurs locaux d’Onnaing et donner des idées simples pour mieux savourer chaque repas.

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